Il est dommage que le mot « verbigération » soit aussi attribué aux symptômes de certaines maladies mentales. Sinon on l’utiliserait avec moins de réserve. Notamment dans le cas qui nous occupe avec la conférence de presse d’Emmanuel Macron. Je tiens le mot de Younous Omarjee, l’eurodéputé insoumis. On m’a dit qu’il avait fait florès sur les réseaux sociaux. Évidemment, Emmanuel Macron n’est nullement malade mental (zut ! les putaclics médiatiques sont frustrées d’un titre racoleur). La verbigération est une sorte de dérèglement qui conduit la personne concernée à répéter comme en boucle une formule toute faite à tout propos et davantage encore hors de propos. Dans le cas d’Emmanuel Macron, ce jour-là, ce fut « très profondément ». À toutes les sauces. Aveu involontaire d’une sincérité décidément enfouie dans les profondeurs. La verbigération est aussi un dérèglement où les phrases se suivent sans lien entre les sujets et jusqu’au point de n’avoir plus de sens. J’ai souvent observé des comportements de ce type dans la bouche de nouveaux militants qui m’affrontaient sans maîtriser la cohérence de la doxa qu’ils m’opposaient. Les phrases toutes faites semblaient sortir toutes seules comme d’une sorte de catalogue dont ils auraient sauté des pages d’une phrase à l’autre.
Tel fut Macron avec cette enfilade de propositions décousues et sans lien entre elles jusqu’au point où elles finissaient par contredire des décisions déjà prises sur les sujets évoqués. Ainsi ce tragique comité destiné à « faire des propositions sur la transitions écologiques » dont les membres seront tirés au sort ! La confusion est désormais totale. Outre que c’est rayer d’un trait de plume tout le travail fait dans ce domaine dans les assemblées parlementaire, et par le Grenelle de l’environnement, c’est surtout dire que le ministre et son ministère ne servent à rien. Sur ce point, c’est juste une confirmation. Mais sinon, pour le reste, quelle confusion ! Car le même Macron a déjà créé en décembre et réuni en janvier un Comité citoyen sur le climat dont le décret de création n’est pourtant toujours pas paru. Le nouveau bidule s’appelle « Conseil de défense de l’environnement ». C’est à pleurer tellement c’est bête au milieu de tout ce qui existe déjà et se meurt de la même maladie : le mur des lobbys et la panne de financement.
Au total, une cacafouilla géante. Le décor se retourna contre celui qui l’avait imaginé. La salle des fêtes de l’Élysée, la table et le dispositif du général de Gaulle. Pour la première fois, l’habit paraissait vraiment trop grand. On imagine de Gaulle répondant à la crise algérienne par une liste de mesures à propos de l’accès à la plage de Staouëli, le village de ma mère, à côté d’Alger ! Tel fut Macron. Qui aurait dit qu’il s’imaginerait conclure le mouvement des gilets jaunes en décidant de supprimer l’ENA ! Pour palier la crise de la démocratie ? Diminuer le nombre de députés. Pour combattre l’injustice fiscale ? Diminuer la cotisation des premières tranches de l’impôt sur le revenu. Comme on le sait, ce ne sont pas les perles qui font le collier mais le fil. Ici, tragiquement, il n’y en avait pas. Mieux vaut en sourire, avant de réaliser que pour n’avoir pas donné une porte de sortie à la crise politique que connaît le pays, Macron l’a aggravée. Quelle expression prendra cette aggravation, voilà ce que nous ne savons pas pour l’heure. Mais il est certain qu’elle aura son heure et sa forme proportionnée au flop qu’a été la sortie du « grand débat ».
Compte tenu de l’état de ma caricature, les pages économiques des journaux de l’officialité me sont fermées. Et il va de soi que je ne dois compter sur aucune question économique dans une interview, à part le fameux « et comment vous payez tout ca ! » C’est bien dommage. Pour ma part, comme lecteur, je me rends avec délectation aux pages « éco », chaque fois que je le peux : pages saumon du Figaro, cahier économie du Monde, Alternatives Eco que j’ai commencé à acheter en cahier ronéoté, et ainsi de suite, sans oublier Les Echos, d’un bout à l’autre, à l’exception de l’assommant catéchisme politique des billets éditoriaux.
C’est donc en lisant Les Echos que j’ai découvert une tribune signée par Martin Bouygues. Elle est remarquable en ceci qu’elle sort des pleurnicheries anti-fiscales et anti-sociales habituelles des tenants du MEDEF. Martin Bouygues pose deux questions que je crois incontournables. La première concerne sa prise de conscience de la pénurie à venir des travailleurs qualifiés disponibles. La qualification est un bien qui va devenir plus difficile a trouver. La seconde concerne la part d’intéressement que le travail doit prendre à ses propres réussites dans le cadre d’une entreprise capitaliste. Ici, il prône le développement de la participation comme voie d’accès au partage de la richesse produite.
Je voudrais lui répondre. Mon intention est d’essayer d’intéresser à la discussion ceux qui comprennent à quel point, en période de transition écologique, les conditions et la nature de la production sont un enjeu. J’aimerais que se diffuse une culture de l’intérêt technique pour la production, en plus de sa dimension écologique et sociale, au point de penser ce qu’elle serait sous l’autorité d’un système économique comme celui que nous voulons. Auparavant, je dois bien sûr m’empresser de faire les mises au point que demandent mes fréquentations politiques dans l’univers hyper chatouilleux de l’anticapitalisme. Et bien sûr par précaution avec « les putaclics » médiatiques, qui se feront un devoir de buzzer mes propos comme une « déclaration d’amour » ou je ne sais laquelle de leurs débilités habituelles.
Commencez par noter que le programme « L’Avenir en commun » ne prévoit pas la nationalisation de toutes les entreprises. Notre attention dans ce domaine est plutôt fixée en amont sur le système bancaire et financier d’où part l’arbitrage sur le financement des investissements. Dialoguer avec un capitaliste n’est pas adhérer au capitalisme, pas davantage que faire des compromis n’est se vouer à la compromission. Ensuite reconnaître à Martin Bouygues le talent d’avoir su faire mieux que d’hériter et d’avoir pérennisé le numéro un du bâtiment, c’est seulement reconnaître un fait remarquable. Un fait qui touche à l’intérêt général du pays au moment où nous prévoyons de faire un immense bond en avant dans le domaine de la construction du logement, et du logement social sous toutes ses formes.
Disposer de la capacité de production n’est pas rien dans le contexte. Je me souviens avoir vu les Vénézuéliens aller chercher les Bielorusses pour construire des HLM qu’ils n’étaient pas capables de produire eux-mêmes. Je suis assez connaisseur pour avoir été consterné du résultat. La carcasse était faite de croix de Saint André métalliques empilées et remplies avec des briques. De vraies passoires thermiques doublées d’un invraisemblable transmetteur de sons d’intérieur. Maitriser une capacité de production de qualité n’est pas un détail dans la conduite d’une politique gouvernementale volontariste. Nos amis n’avaient ni la main d’œuvre ni les qualifications pour construire au rythme et à la qualité exigées. Mais nous ?
Je pourrais en dire de même à propos d’autres sociétés capitalistes qui ne sont pas dans notre programme de nationalisation. Comme « Dassault » par exemple, dont la société « Dassault Systemes » met à disposition le meilleur logiciel au monde, CATIA, avec lequel se construisent quasiment tous les bateaux, avions et voitures du monde. Là encore, le dire n’est pas cautionner les combines de tous ordres du précédent président français dans les tractations avec les responsables indiens pour la vente du Rafale. Et cela quand bien même la presse et la justice de madame Belloubet reconnaissante lui garantissent une amandine tranquillité. De même, dire que le Rafale est le meilleur avion de combat au monde n’est pas approuver l’usage qui en est fait ni la guerre en général. Mais si l’on prévoit de maintenir une défense nationale indépendante, ce qui est notre cas, il va de soi que cela n’est possible qu’avec une capacité d’invention et de réalisation dans le domaine de la technique militaire elle aussi indépendante.
Ceci est un hors-d’œuvre à mon propos. Mais j’aimerais qu’il fasse son chemin. Car le programme « L’Avenir en commun » est un programme de transition économique. Il propose un modèle d’économie mixte ayant pour objectif le passage à une réorganisation complète de la production, de l’échange et de la consommation. Un modèle fondé sur « la règle verte », la définanciarisation de l’économie et le partage des richesses dans une échelle de revenus politiquement déterminée. La première leçon à tirer de cette situation c’est que la production moderne, et spécialement dans le cadre de la transition écologique, dépend d’un haut niveau de qualification des salariés. Sur ce point, je suis en phase avec le diagnostic de Bouygues. Son propos découle de ce constat initial. Contrairement aux financiers, il centralise l’importance du paramètre de la qualification humaine dans la production. Il en déduit que la fidélisation de la main d’oeuvre dans l’entreprise est une question clef en période de pénurie de qualification. Le contraire de la mentalité de ceux qui considèrent que la précarité et l’armée de réserve d’un chômage de masse sont les conditions essentielles pour contrôler la docilité de la main d’oeuvre et la tenue des bas salaires.
On doit discuter la conclusion de Martin Bouygues, cela va de soi. Mais la prémisse est la confirmation qu’il existe encore en France un patronat qui n’est pas dans la main de la logique conceptuelle dominante. Un patronat indemne de l’infection qui a tué tous les secteurs productifs et dont Macron est le porte-voix : les financiaristes. Ils pérorent aux côtés des commerciaux à la tête de nombre d’entreprises où ils ont remplacé les ingénieurs de production. Je dirais de ceux-là, en caricaturant, qu’ils attendent plus de la spéculation avec la trésorerie de l’entreprise que de la vente de ses productions. Bref, dans ce contexte, Martin Bouygues est un interlocuteur à part entière pour des gens comme nous. On lui dira sans aucun doute que nous le priveront bientôt de travail détaché car ce statut sera supprimé en France. Et que pour ce qui est des auto-entrepreneurs il faudra penser bientôt à autre chose. Mais on ne perdra jamais de vue que Bouygues est cloué sur le même plancher des vaches que nous. Car certes Martin Bouygues peut produire à l’étranger mais il ne peut pas délocaliser les production qu’il réalise pour la France. Cela va de soi. Il paie ses impôts en France (comme Dassault le faisait, soit dit par parenthèse). Notre méfiance anti-capitaliste peut donc s’accommoder de réalisme jusqu’au point où la discussion avec lui devient possible. Non ?
Il le faut. Car seuls les ignorants et certaines têtes d’œufs croient que l’industrie du bâtiment échappe à la règle de la montée des qualifications. Certes, il y aura encore longtemps des brouettes et des pelles dans le bâtiment. Mais le cœur de la partie se joue tout autrement, dans le maniement de concepts d’abord, puis d’engins, de techniques et de matériaux complexes dans le gros œuvre comme dans le second œuvre. La pénurie de personnel qualifié est inéluctable dans un modèle comme celui que veut impulser « L’Avenir en commun », fortement créateur d’activité et fortement novateur en qualité écologique. Notre politique du remplissage des carnets de commandes, spécialement dans le bâtiment encore une fois, nécessitera une main d’œuvre très nombreuses. Elle aura à utiliser des savoir-faire et des techniques de haut niveau. La France n’en dispose pas aujourd’hui. Les réformes du ministre de l’Éducation nationale Blanquer vont encore réduire les forces disponibles. Il continue la fermeture des lycées professionnels publics, ces plateformes multimodales de la qualification, au profit du songe creux qu’est la politique des centres d’apprentissages partout. Or, d’ores et déjà les deux tiers des pénuries de main d’œuvre concernent les emplois hautement qualifiés si l’on en croit l’OCDE.
Pour les très grandes entreprises du type de Bouygues, la tentation est de compter sur une école interne et un centre d’apprentissage intégré. À court terme, l’entreprise peut y trouver son compte et capter l’élite parmi les bonnes volontés intéressées. Mais, dans la durée, elle scie la planche sur laquelle elle est assise. En effet la réduction de la base recrutable est inscrite au détour de la démarche. L’école intégrée ne sera jamais capable d’armer les jeunes gens concernés dans le domaine des savoirs fondamentaux qui créent des compétences durables. Car il n’y a pas de compétences durables sans qu’elles soient modifiables en même temps que les machines et les process de production vont être bouleversés. D’ores et déjà, le cycle de vie d’une machine était passé à cinq ans au lieu de dix il y a de cela une décennie. Une telle capacité à évoluer dépend de l’acquisition de savoirs fondamentaux. En cela consiste ce que l’on nomme « la qualification », terme différent de celui de « compétence ». Il nous faut donc prendre au vol le constat d’un grand patron sur ce point.
Nous voulons réussir un maillage serré, public et gratuit de formations qualifiantes ? Nous voulons rompre avec le mépris de la haute administration de l’Éducation nationale et des milieux dominants pour l’enseignement professionnel ? Il faut donc construire une convergence, en amont de la production, sur les objectifs concrets de formation technique avancée pour une production écologiquement responsable. Sinon la « règle verte » (ne plus prendre à la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer) est un slogan creux et nous des fantaisistes.
La remarque à propos du bâtiment est vraie aussi dans nombre de secteurs indélocalisables. Par exemple encore : dans l’agriculture. Le plan insoumis nécessite 400 000 paysans de plus à la terre. Ceux-là doivent être amenés au niveau de qualification qui permet les cultures non-chimiques sans que les coûts de production explosent, car ce serait du pouvoir d’achat en moins pour les salariés des autres secteurs. Sans cet effort là, ce que nous disons sur le nouveau modèle d’agriculture est un bavardage qui ne produira rien d’autre que des désillusions et de l’amertume. Pour résumer. La bataille pour la qualification de masse est à la base de la mise en œuvre de notre programme. Construire cet appareil de formation est un sujet de convergence sociale réaliste. Il peut fédérer des énergies plus largement qu’un accord purement politique.
La fidélisation de la main d’œuvre est donc un enjeu de pérennité de l’entreprise pour Martin Bouygues. Il a raison en période de pénurie de qualification. On pourrait d’ailleurs dire que sa remarque remet en cause le management standard actuel. Celui-ci repose sur une peur et une course à la hausse des résultats qui mine partout le moral des personnels. Seul le chomage de masse crée la quantité de peur et de résignation qui permet de maltraiter les gens comme ils le sont aujourd’hui partout. La vague de suicides qui s’observe dans de si nombreuse corporations n’a pas d’autres origine que cet épuisement de l’instinct vital chez les salariés. Pour y contribuer, Bouygues prône l’intéressement des salariés aux bénéfices par le truchement de l’actionnariat des salariés. Il se targue d’avoir pour deuxième actionnaire son personnel à hauteur de 19% du capital.
Ce système n’est pas le notre. Parce qu’il répartit la richesse par le biais des dividendes. Les conséquences néfastes sont nombreuses. Distribuer par les dividendes c’est pousser à les augmenter, ce qui n’est possible qu’au détriment des salaires en temps normal. Appauvrir le salarié pour cajoler l’actionnaire n’est bon pour aucun actionniare s’il est son propre salarié. Ensuite les sommes versées en dividendes ne paient pas toutes les cotisations sociales. Or nous en avons besoin pour maintenir à flot nos assurances sociales en général qui constituent le socle de la redistribution la plus efficace en France. Et la garantie d’un niveau de santé publique qui est aussi une protection de la production que réalisent les salariés soignés et secourus quand il le faut. C’est pourquoi nous croyons à l’augmentation de salaires et non à la participation comme mode le plus simple et le plus socialement productif pour la société toute entière. Je crois aussi qu’un bon salaire et un temps de travail favorable sont des incitations à rester dans son entreprise bien plus efficaces que la perspective de lointains, fugaces et imprévisibles dividendes. Martin Bouygues devrait y penser. La cote d’une entreprise auprès de ses salariés est faite de ces renommées là : la paye, le temps de travail (et la pénibilité d’une façon générale) et la sécurité de l’emploi. Et parfois s’y ajoutent la mobilité dans l’emploi et entre les sites.
C’est pourquoi dans l’hôtellerie et la restauration, par exemple, les jeunes gens choisissent plus volontiers les grandes chaînes, non pour la nature du travail lui-même, variable à la marge, mais pour ces autres critères que je viens d’évoquer et qui sont vécus comme synonymes de garantie de liberté individuelle. Si donc le but est la fidélité des salariés à leur entreprise, mieux vaut prendre par ce bout le problème posé. Quitte à examiner au fond les inconvénients éventuels qu’y trouve Martin Bouygues. La discussion est facilitée par le fait que les sommes affectées à la distribution d’actions sont disponibles et que nous ne discutons que de leur mode d’attribution.
Ce qui permet de soulever encore une objection à la « participation ». C’est la question du pouvoir dans l’entreprise. Celui qu’est censé exercer l’actionnaire. Une question qui nous implique de près. Nous croyons à la pertinence de la décision des salariés dans la prise des décisions majeures. Partageons-nous cette vision ? Dans ce cas, comment l’opérer ? Faut-il inventer des statuts intermédiaires pour l’assurer. Entre la coopérative et l’entreprise verticale, d’autres chemins ? Autre question posée : la stabilité de la propriété de l’entreprise. 40 % des actions des salariés restent liquides dit le texte de la tribune de Martin Bouygues. On en déduit que les 60 autres pourcents représentent une garantie de stabilité face aux mauvaises surprises du marché boursier. Ce risque peut être maîtrisé d’une autre façon s’il est la raison d’être du dispositif. C’est ici l’idée des droits de vote différents des actions selon leur durée de possession par l’actionnaire. Exemple : zéro droit pour qui ne s’engage sur aucune durée, un demi droit pour telle durée un droit entier pour telle autre durée.
En fait, la loi Pacte est passée à côté de l’essentiel à nos yeux, notamment à côté d’une pensée exposée sur l’entreprise en tant que collectif de production et pas seulement comme centre de coût et de valeur.
Le mouvement des « gilets jaunes » a pris un contenu révolutionnaire dans la mesure où il a posé la question de l’exercice du pouvoir politique. C’est ce qu’exprime l’appel à la démission du président de la République qui retentit chaque semaine dans les rues de façon si peu courante dans notre pays. Mais c’est aussi la montée des revendications d’extensions démocratiques. La réponse d’Emmanuel Macron est à coté de la plaque. Il n’a pas pris la mesure du fait que sa stratégie du pourrissement a un coût pour lui. Elle augmente le niveau auquel se règlent les questions posées. Il croit habile de refiler en douce des bricolages institutionnels issus du projet de révision constitutionnelle que nous avons vu échouer à l’Assemblée nationale en juillet 2018. Rien de neuf. Absolument rien. Dans ce qu’il propose, rien ne redonne le pouvoir si peu que ce soit au peuple. Au contraire, si ses projets cette fois réussissent, ils accompagneront et accéléreront la dérive autoritaire du régime.
Il n’y aura pas de référendum d’initiative citoyenne. Même au niveau local, Macron refuse le RIC. C’est la principale information de cette allocution présidentielle. La macronie a décidé de camper sur ses positions de mépris et de peur face à la question du besoin d’intervention populaire dans le fonctionnement des institutions. Les « gilets jaunes », comme le programme « L’Avenir en commun », proposaient que ce droit puisse s’exercer pour abroger une loi, en proposer une ou révoquer un élu. Ces propositions avaient été également présentée sous forme de proposition de loi dans la niche parlementaire des insoumis et avant cela en amendements dans le débat du texte constitutionnel.
Pour le reste, il y a l’abaissement des seuils pour la procédure dite du « référendum d’initiative partagée ». Un leurre. Cette invention de Sarkozy est un autre moyen d’éviter l’intervention du peuple souverain dans ses affaires. En effet, même lorsqu’une proposition de loi recueille assez de signatures de citoyens et de parlementaires, l’organisation d’un référendum n’est pas automatique. Elle n’intervient que si l’Assemblée nationale n’examine pas la proposition dans un délai de 6 mois. Délai dans lequel elle peut très bien la rejeter sans autre forme de consultation ou de vote populaire.
Le reste des propositions sont le réchauffé du projet de loi constitutionnelle que l’Assemblée nationale avait commencé à discuter en juillet dernier. Le pouvoir avait dû reculer pour cause d’affaire Benalla. Son objectif essentiel était d’affaiblir le Parlement afin d’ôter toute limite au pouvoir présidentiel. Aller vers une monarchie présidentielle absolue en quelque sorte. Ainsi, la réduction du nombre de parlementaires est un trompe l’oeil. Elle est faite en apparence pour répondre au sentiment dégagiste. Mais son effet essentiel est d’affaiblir la représentativité des députés. Surtout, elle entraine un redécoupage des circonscriptions à la main de l’Élysée. L’affaiblissement des oppositions nous inquiétait il y a un an. Mais c’était avant le raidissement oligarchique du pouvoir au fil des 23 dernières semaines. C’était avant les 2200 blessés, les 23 éborgnés et les 5 mains arrachées. Avant les arrestations de journalistes et leur interdiction de couvrir les prochaines manifestations. Avant l’acharnement judiciaire contre des opposants. Autant dire que la concentration supplémentaire des pouvoirs sur le président dans ce nouveau contexte a de quoi faire peur.
Macron ressort aussi son « pacte girondin ». Là encore, ce n’est rien de nouveau. On en reste au contenu de sa révision constitutionnelle à l’arrêt depuis cet été. Le but est de créer des collectivités locales « à la carte » et de permettre des lois locales dérogatoires à celles votées au niveau national. Le résultat de telles idées est connu : c’est la compétition entre les collectivités et une course vers le bas. On imagine bien la concurrence malsaine qui s’exercerait du moment que l’on donnerait aux collectivités la possibilité d’édicter leur propre loi sur les domaines sociaux ou environnementaux. Par ailleurs, c’est en contradiction totale avec les principes républicains d’unité et d’indivisibilité de la loi. La loi est, dans la tradition républicaine, l’expression de la volonté générale du souverain : le peuple. Celui-ci n’est pas réductible à une addition de communautés, eussent-elles un fondement géographique. Dans la Nation, l’égalité de tous devant la loi prévaut. Qu’on soit à Marseille, à Lille, à Brest ou à Strasbourg, on est soumis à la même loi car on appartient au même peuple. Comment un principe aussi elementaire et aussi fondateur pourrait-il être remis en cause sans autre forme d’interrogations sur ses fondements ni sur son impact sur la forme républicaine de notre État ?
La souveraineté est justement l’enjeu central de la période. Reprendre le pouvoir sur sa vie, sur notre pays, sur les institutions politiques et économiques : c’est au fond la revendication centrale du peuple. C’est d’ailleurs la question des élections européennes. Les modalités précises pour atteindre cet objectif ne peuvent pas dépendre du bon vouloir du monarque ou d’une petite partie seulement du peuple. Bien sûr, la France insoumise, en tant que mouvement politique en a proposé : référendum révocatoire, reconnaissance du vote blanc ou encore intervention des salariés dans les décisions économiques. Mais l’instrument essentiel du peuple pour se refonder est la convocation d’une assemblée citoyenne constituante dans le but de remettre à plat toutes les règles du fonctionnement de la démocratie dans notre pays. Tel est le sens du passage à la sixième République. Ce n’est pas une affaire de numéro mais une question de fond sur l’identité républicaine du pays.
Macron aimerait chouchouter les pauvres mais, d’ici-là, il refuse de faire payer les riches. Une acrasie typique. On le savait déjà avant le début du très long « grand débat ». Il le confirme à son terme. La révolte populaire qui a mis son pouvoir en difficulté a démarré de la question fiscale. Il est donc bien obligé d’imaginer une réponse sur un impôt. Il le fait sur un mode de gribouille et en ne rendant pas le système en vigueur plus juste. Il annonce une baisse de l’impôt sur le revenu de 5 milliards d’euros. Tant mieux pour ceux qui les payent. Tous. Car tout le monde en profitera, les classes moyennes mais aussi Bernard Arnault. Plus de la moitié des Français ne payent pas l’impôt sur le revenu. Pour autant, ils contribuent à l’effort, notamment avec des prélèvement injustes car non progressifs : la TVA et la CSG. Pour cela, Macron n’annonce rien. Ni progressivité de la CSG ni baisse de la TVA sur les produits de première nécessité. Il assume son refus de faire payer les riches. Il a d’ailleurs consacré un temps non négligeable à défendre la suppression de l’ISF. Cette suppression est devenue la signature de son quinquennat.
Et puisque qu’il ne rend pas plus progressif le barème de l’impôt sur le revenu pour compenser la baisse sur les premières tranches, c’est l’ensemble des Français qui vont payer le manque à gagner. Ce qu’il donne d’une main, il le reprend de l’autre. Il a prévenu : pas question de faire du déficit. Ces 5 milliards d’euros seront compensés par des économies sur la dépense publique. Cela signifie des services publics en moins. À partir de là, dans ses promesses sur les services publics, on cherche le leurre, l’arnaque. Il nous dit qu’il n’y aura plus une fermeture d’école ou d’hôpital sans accord du maire de la commune concernée d’ici la fin du quinquennat. Mais il s’empresse d’ajouter: « cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de réorganisation ». Traduction : on ne fermera pas d’hôpital ou d’école entier mais on continuera à supprimer des classes, des services et des lits. Ainsi, l’hécatombe dans les maternités et les hôpitaux publics va continuer et se durcir.
Autre piste pour faire payer à tous les baisses d’impôts qu’il fait semblant d’accorder : l’augmentation du temps de travail. Sur ce point, le président commence par un mensonge. Il affirme que les Français travailleraient moins que leurs voisins. C’est faux. D’après les chiffres de l’OCDE, si l’on considère le nombre d’heures travaillées par travailleur dans l’année, un Français travaille plus qu’un Allemand, qu’un Néérlandais, qu’un Suédois et autant qu’un Britannique. La durée du travail n’a pas diminué de manière excessive en France. Depuis les années 1950, elle a diminué de 25% en France comme en Allemagne, au Japon ou au États-Unis et dans l’ensemble des pays d’Europe de l’ouest. Il est vrai que cette diminution ne s’est pas faite selon les même méthodes partout. En France, nous l’avons fait par le partage du temps de travail par la réduction de la durée légale à 39 puis à 35 heures. Dans d’autres pays comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, la réduction globale de la durée travaillée s’est faite de manière beaucoup moins égalitaire par la multiplication des temps partiels.
Surtout, un nombre important d’heures travaillées n’est pas un indicateur d’efficacité économique. Ainsi, dans la zone euro, la Grèce dépasse par exemple de 40% le temps de travail effectif en Allemagne. Ce qui compte, c’est la productivité des travailleurs, c’est-à-dire la quantité de richesse qu’ils peuvent produire dans un temps délimité. De ce point de vue, les Français sont parmi les plus performants d’Europe. Ils sont plus efficaces que les Anglais pour une durée au travail équivalente. Comme le résumait le journal libéral britannique The Economist en 2015 : « les Français pourraient arrêter de travailler le vendredi et toujours produire plus que ne le font les Britanniques en une semaine ».
Il a écarté l’idée stupide de Stéphane Guérini de supprimer un jour férié pour y parvenir. Sur la durée légale hebdomadaire de 35 heures il a affirmé qu’il était déjà possible d’y déroger par la négociation dans l’entreprise. C’est vrai et c’est notamment le résultat de la loi El Khomri et des ordonnances du début de son quinquennat. Selon lui, nous devons travailler plus longtemps en partant plus tard à la retraite. Mais sans toucher à l’âge légal de départ à la retraite. Hypocrite. La réforme des retraites qu’il a prévu pour après les européennes va rendre l’âge légal de 62 ans totalement théorique. Macron va transformer notre régime par répartition en régime à points. Dans ce système, le montant de votre pension dépendra de la valeur du point l’année de votre départ. C’est donc ce critère, et non l’âge légal théorique, qui déterminera la date du départ. La plupart des gens seront contraints de partir plus tard à la retraite, sinon ils verront leur pension baisser.
Dans sa conférence de presse, le président a bien sûr usé du truisme préféré des libéraux : « mais puisqu’on vit plus longtemps, il faut bien travailler plus longtemps ». Justement, à cause des contre-réformes, l’espérance de vie a cessé d’augmenter. En fait, depuis 2014, elle stagne. C’est un phénomène inédit, hors période de guerre, depuis le début du 20ème siècle. L’augmentation du temps de travail est à contre-courant de l’Histoire. Depuis la révolution industrielle, le temps passé au travail ne cesse de baisser et la richesse produite par celui-ci d’augmenter. Il y a en France aujourd’hui 6 millions de personnes au chômage ou en sous-activité chronique. Le meilleur moyen de retrouver le plein-emploi est de renouer avec la diminution séculaire du temps de travail.
La question de l’impôt ou celle du temps de travail reviennent à la même chose : le partage des richesses produites. Macron ne le fera pas. Il est là où il est pour préserver et accroître la richesse des privilégiés et non redistribuer plus équitablement. « L’Avenir en Commun », en revanche, le propose. Par le partage du travail dans la vie avec le retour à la retraite à 60 ans, dans l’année avec la 6ème semaine de congés payés et dans la semaine avec l’ouverture d’une conférence sociale sur le sujet. Par l’augmentation des salaires avec l’augmentation à 1326 euros net du salaire minimum. Avec la révolution fiscale : 14 tranches pour l’impôt sur le revenu, la CSG progressive, la baisse de la TVA sur les produits de première nécessité compensée par une TVA grand luxe.